Nichita Stanescu (1933-1983), traduction © Denisa Ispas, 2011
Contemplation, crise de temps et encore contemplation
I. Contemplation
Si tu te réveilles,
voilà jusqu’où on peut arriver :
Soudainement, l’œil devient vide à l’intérieur
comme un tunnel, le regard
fait un avec toi.
Voilà jusqu’où peut arriver
le regard, quand il se réveille :
Soudainement il devient vide, comme
un tuyau de plomb à travers lequel
seul le bleu voyage.
Voilà jusqu’où peut arriver
le bleu éveillé :
Soudainement il devient vide
comme une artère sans sang
à travers laquelle les paysages coulants du sommeil
se voient.
II. Crise de temps
Ô, courte tristesse, insecte verdâtre,
vous, doux œufs, habitant un noyau de météore
brisé ; et de mes paumes couverts
pour renaître dans un tout autre décor.
La chambre déborde par les fenêtres,
et je ne peux plus la retenir dans mes yeux ouverts.
Guerre d’anges bleus, aux lances électrocutés,
prend place dans mes iris.
Je me mélange aux objets jusqu’au sang,
pour les empêcher dans leur démarrage,
mais elles se heurtent aux volets
et coulent vers un autre ordre.
Ô, courte tristesse, il reste
tout autour une sphère de vide !
Je me tiens en son centre et un à un
les yeux de mon front, de ma temple, de mes doigts
s’ouvrent.
III. Contemplation
Soudainement l’air hurle…
Il secoue ses oiseaux sur mon dos
et ils s’enfoncent dans mes épaules, mon échine,
occupent tout la place et n’ont plus où se mettre.
Sur le dos des grands oiseaux
s’enfoncent les autres.
Des cordes débattantes les traînent,
aquatiques plantes.
Je ne peux même plus me tenir droit
mais abattu, sur des pierres fluorescentes,
je m’accroche avec les bras au pilon d’un pont
arqué au-dessus d’eaux inexistantes.
Fleuve d’oiseaux enfoncés
les becs les uns dans les autres s’agitent,
de mon dos débordent
vers une mer glacée non noircie.
Fleuve d’oiseaux mourant
sur lequel lanceront des barques effilées
les barbares, migrant toujours vers des contrées
nordiques et inhabitées.
IV. Crise de temps
Comme si un tombeau se briserait
et coulerait sur le fleuve
tout son mystère…
Mais plutôt,
lui, le regard, nous tient
à un de ses buts fructifiés.
Absorbe de nous autant qu’il peut
semblant non-montrer
les anges des arbres et des
autres paysages.
Les arbres nous voient, nous,
et non pas l’inverse.
Comme si se briserait une feuille
et en coulerait
un étang d’yeux verts.
Nous sommes fructifiés. Nous pendons
au bout d’un regard
qui nous absorbe.
V. Contemplation
Se montrait en un éclair un monde
plus vite même que le temps de la lettre A.
Je ne savais que cela : qu’elle existe
Bien que la vue derrière les feuilles ne la voyait même pas.
Je retombais à l’état d’homme
si vite, que je me heurtais
à mon propre corps, avec douleur
m’étonnant très de l’avoir.
J’allongeais mon âme d’un côté et de l’autre,
pour remplir avec les tuyaux de mes bras.
Pareil le globe au-dessus de mes épaules
et les autres aspects pareil.
Ainsi je m’efforçais à me rappeler
le monde que j’ai compris en un éclair,
et qui m’avait puni en jetant dans ce corps,
lentement parlant.
Mais je ne pouvais rien me rappeler.
Juste ceci – que j’avais touché
l’Autre Chose, l’Autre, l’Ailleurs,
qui, me sachant, m’a repoussé.
Gravitation de mon cœur,
tous les sens rappelant
toujours à revenir. Même toi,
esclave des aimants, pensée.