Elégie cinquième

Elégie cinquième

(Nichita Stanescu (1933-1983), traduction Denisa Ispas, 2011)

- La tentation du réel –

Je n’en ai jamais voulu aux pommes
d’être des pommes, aux feuilles d’être des feuilles
à l’ombre d’être ombre, aux oiseaux d’être oiseaux.
Mais les pommes, les feuilles, les ombres, les oiseaux
m’en ont voulu soudainement.
Me voilà amené devant le tribunal des feuilles,
au tribunal des ombres, des pommes, des oiseaux,
tribunaux ronds, tribunaux aériens,
tribunaux fins, frais.
Me voilà condamné pour ignorance,
pour ennui, pour inquiétude,
pour immobilité.
Sentences écrites dans la langue des pépins.
Actes d’accusation paraphés
avec des intestins d’oiseau,
fraîches pénitences gris, décidées pour moi.
Je reste debout, la tête nue,
J’essaie de déchiffrer ce que je mérite
pour mon ignorance…
et je ne peux, je ne peux déchiffrer
rien,
et cet état d’esprit, lui-même
m’en veut
et me condamne, indéchiffrablement,
à une perpétuelle attente,
à une contraction des significations en elles-mêmes
jusqu’à ce qu’elles prennent la forme des pommes, des feuilles,
des ombres,
des oiseaux.

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A propos des traductions des “11 Elégies”

J’ai reçu un commentaire intéressant l’autre jour et, après avoir écrit une réponse assez longue, je me suis dit que ce serait peut-être mieux de la publier en tant qu’article, pour tous ceux qui se poseront les mêmes questions.

Salut, Denisa!
J’ai commencé à lire tes traductions ce soir. J’ai bien dit “ai commencé” :P et je constate que tu fournis un gros travail. Je ne connais malheureusement ni cet auteur ni ses textes originaux, a fortiori. J’ai toutefois l’impression que tu pourrais revoir la contextualisation de tes traductions. En d’autres termes : Les mots que tu emploies sont-ils toujours appropriés à l’époque à laquelle les textes ont été écrits? (même si l’époque en question est récente) Ensuite, la syntaxe me semble pouvoir être parfois améliorée. Ce ne sont que mes premières impressions. Comme je ne connais pas l’univers de l’auteur, j’ai pas mal de questions. Par exemple : Les originaux sont-ils rédigés en rimes ou en prose? (en prose, j’imagine) Je vais continuer ma lecture durant les jours qui viennent. Je vais m’appliquer à lire très sérieusement. Plus que je ne l’ai fait ce soir, en tout cas.
À bientôt et… continue! :)

Cher Cyril,

En tant que traductrice, je suis partagée entre les sourciers et les ciblistes, c’est-à-dire ceux qui favorisent le sens de la langue source pour la rendre au mieux et ceux qui cherchent plutôt que la traduction soit compréhensible en langue cible pour le lecteur, au risque de modifier l’original. Dans le cas de Stanescu, que j’ai étudié très peu, j’ai préféré être sourcière, donc rester au plus près du texte, pour ne pas risquer de changer un sens que j’aurais trop cherché à comprendre/ interpréter.

Les textes sont en vers en original, et non en prose – je n’ai aucune raison (ni droit) de changer la forme choisie par l’auteur. Les mots sont traduits tels quels, aussi fidèlement que possible, selon le choix de Stanescu. Il en utilise de tous les niveaux de langue et n’hésite pas à mettre un mot plus ancien à côté d’un mot moderne. Donc oui, je suis assez sûre qu’ils sont appropriés. Cependant, je reverrai mes traductions si jamais il y aura question de publication, surtout pour vérifier si je n’ai pas loupé des effets sonores.

Pour la syntaxe, c’est la même chose. Stanescu est un poète assez innovateur, il a plié la langue roumaine pour lui faire dire exactement ce qu’il voulait dire. La syntaxe en pâtit parfois, car il la tord dans le sens qu’il veut. J’ai pensé, comme pour tous mes choix, que je n’ai pas à toucher à son style qui lui est représentatif et sans lequel on perdrait quelque chose de sa poésie. Je sais que parfois sa façon d’écrire peut rendre confus, mais je vous assure que ça fait la même chose en roumain. Attendez de lire l’ « Elégie dixième » :)

L’organe nommé herbe m’a été brouté par les chevaux,

l’organe nommé taureau m’a été poignardé

par l’éclair toréador et ziggourat

que toi, arène, tu as. (…)

J’ai mal au diable et au verbe,

j’ai mal au cuivre, à l’euphorbe,

j’ai mal au chien, et au lapin, au cerf,

à l’arbre, à la planche, au décor.

Et ce n’est qu’une petite partie ! C’est un sérieux défi pour tout traducteur, je vais bien m’amuser !

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Elégie quatrième

(Nichita Stanescu (1933-1983), traduction Denisa Ispas, 2011)

Elégie quatrième

La lutte entre viscéral et réel

I

Vaincu en dehors
le Moyen-âge s’est retiré dans les cellules
rouges et blanches de mon sang.
Dans la cathédrale aux murs pulsants, s’est retiré,
jetant et absorbant les croyants sans arrêt,
dans un circuit absurde,
à travers une zone absurde,
se nourrissant de grands morceaux de lune,
dans son désir d’exister
les mordant en cachette, la nuit,
quand les yeux du monde dorment
et
juste les dents de ceux qui parlent dans leur sommeil
s’aperçoivent dans le noir,
semblables à une pluie de météorites
étincelants,
montant et descendant en rythme.

Vaincu en dehors
le Moyen-âge s’est retiré en moi
et
mon propre corps ne
me comprend plus
et
mon propre corps me hait,
pour pouvoir continuer à exister
il me hait.

Ainsi,
il se dépêche de s’écrouler
dans le sommeil,
soir après soir ;
et en hiver
de plus en plus fortement il s’entoure
de couches de glace,
me secouant et me heurtant et
me plongeant profondément en lui-même,
voulant
me tuer pour pouvoir être libre
et me non-tuant
pour pouvoir être, tout de même, vécu par quelqu’un.

II

Mais partout en moi il y a des bûchers
en attente,
et amples, sombres processions
auréolées de douleur.

Douleur de la rupture en deux du monde,
pour qu’il entre par mes yeux, les deux.
Douleur de la rupture en deux des sons
du monde,
pour heurter mes tympans, les deux.
Douleur de la rupture en deux
Des odeurs du monde,
pour toucher mes narines, les deux.

Et toi, ô toi, réfection à l’intérieur,
toi, rassemblement des moitiés, identique
à l’étreinte de l’homme avec sa femme,
ô, toi, et toi, et toi, et toi,
heurt solennel
des moitiés déchirées,
avec une flamme lente, si lente,
que dure presque une vie
son lever,
l’allumage des bûchers, l’attendu,
le présagé, le salvateur
allumage des bûchers.

 

(Joyeux anniversaire, maman.)
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Elégie troisième

Nichita Stanescu (1933-1983), traduction © Denisa Ispas, 2011
Contemplation, crise de temps et encore contemplation

I.               Contemplation

Si tu te réveilles,
voilà jusqu’où on peut arriver :

Soudainement, l’œil devient vide à l’intérieur
comme un tunnel, le regard
fait un avec toi.

Voilà jusqu’où peut arriver
le regard, quand il se réveille :

Soudainement il devient vide, comme
un tuyau de plomb à travers lequel
seul le bleu voyage.

Voilà jusqu’où peut arriver
le bleu éveillé :

Soudainement il devient vide
comme une artère sans sang
à travers laquelle les paysages coulants du sommeil
se voient.

II.             Crise de temps

Ô, courte tristesse, insecte verdâtre,
vous, doux œufs, habitant un noyau de météore
brisé ; et de mes paumes couverts
pour renaître dans un tout autre décor.

La chambre déborde par les fenêtres,
et je ne peux plus la retenir dans mes yeux ouverts.
Guerre d’anges bleus, aux lances électrocutés,
prend place dans mes iris.

Je me mélange aux objets jusqu’au sang,
pour les empêcher dans leur démarrage,
mais elles se heurtent aux volets
et coulent vers un autre ordre.

Ô, courte tristesse, il reste
tout autour une sphère de vide !
Je me tiens en son centre et un à un
les yeux de mon front, de ma temple, de mes doigts
s’ouvrent.

III.           Contemplation

Soudainement l’air hurle…
Il secoue ses oiseaux sur mon dos
et ils s’enfoncent dans mes épaules, mon échine,
occupent tout la place et n’ont plus où se mettre.

Sur le dos des grands oiseaux
s’enfoncent les autres.
Des cordes débattantes les traînent,
aquatiques plantes.
Je ne peux même plus me tenir droit
mais abattu, sur des pierres fluorescentes,
je m’accroche avec les bras au pilon d’un pont
arqué au-dessus d’eaux inexistantes.
Fleuve d’oiseaux enfoncés
les becs les uns dans les autres s’agitent,
de mon dos débordent
vers une mer glacée non noircie.
Fleuve d’oiseaux mourant
sur lequel lanceront des barques effilées
les barbares, migrant toujours vers des contrées
nordiques et inhabitées.

IV.           Crise de temps

Comme si un tombeau se briserait
et coulerait sur le fleuve
tout son mystère…

Mais plutôt,
lui, le regard, nous tient
à un de ses buts fructifiés.

Absorbe de nous autant qu’il peut
semblant non-montrer
les anges des arbres et des
autres paysages.

Les arbres nous voient, nous,
et non pas l’inverse.

Comme si se briserait une feuille
et en coulerait
un étang d’yeux verts.

Nous sommes fructifiés. Nous pendons
au bout d’un regard
qui nous absorbe.

V.             Contemplation

Se montrait en un éclair un monde
plus vite même que le temps de la lettre A.
Je ne savais que cela : qu’elle existe
Bien que la vue derrière les feuilles ne la voyait même pas.

Je retombais à l’état d’homme
si vite, que je me heurtais
à mon propre corps, avec douleur
m’étonnant très de l’avoir.

J’allongeais mon âme d’un côté et de l’autre,
pour remplir avec les tuyaux de mes bras.
Pareil le globe au-dessus de mes épaules
et les autres aspects pareil.

Ainsi je m’efforçais à me rappeler
le monde que j’ai compris en un éclair,
et qui m’avait puni en jetant dans ce corps,
lentement parlant.

Mais je ne pouvais rien me rappeler.
Juste ceci – que j’avais touché
l’Autre Chose, l’Autre, l’Ailleurs,
qui, me sachant, m’a repoussé.

Gravitation de mon cœur,
tous les sens rappelant
toujours à revenir. Même toi,
esclave des aimants, pensée.

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La Deuxième élégie

La Deuxième élégie, la Gétique

Nichita Stanescu (1933-1983), traduction © Denisa Ispas, 2011
A Vasile Pârvan (archéologue et historien roumain, préoccupé par la culture gète de nos ancêtres)

Dans chaque trou d’arbre était posé un dieu.

Si une pierre se fendait, vite était apporté
et posé là un dieu.

Il suffisait que se brisât un pont,
pour qu’à sa place fût posé un dieu,

ou, sur les routes, qu’apparût dans l’asphalte un trou,
pour qu’il y fût posé un dieu.

Ô, ne te coupe pas la main ou le pied,
par accident ou par intention.

Immédiatement ils mettront dans la blessure un dieu,
comme en tout lieu, comme partout,
ils y poseront un dieu
pour que nous l’adorions, car il
protège tout ce qui se sépare de soi.

Prends soin, guerrier, à ne pas perdre ton œil,
car ils apporteront et ils te poseront
dans ton orbite un dieu
et il y siègera, pétrifié, et nous
mouvrons nos âmes pour l’honorer…
Et même toi tu ébranleras ton âme
l’adorant comme un chose étrangère.

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La Première Elégie

Puisque j’ai commencé mon premier travail sérieux de traduction et vu que je voudrais que ce blog serve, entre autres, à vous faire découvrir un peu la Roumanie, je partagerai avec vous, chaque mercredi, un des poèmes du recueil des 11 Elégies (sic) de Nichita Stanescu.

Publié en 1966, son troisième livre jouit d’un accueil très chaleureux de la part des critiques. Composé d’onze élégies (non, sans blague) et d’un douzième poème, “L’homme-fente”, inséré entre la neuvième et la dixième, il a mené à des interprétations qui y voient une référence aux douze Apôtres. Mircea Barsila considère que chacune des élégies est une fiche des états que traverse le moi lyrique pour atteindre l’éveil mystique et sa difficile tentative d’assumer un nouveau régime ontologique (article original ici).

Enfin, n’ayez pas peur de ces grands mots et laissez-vous emporter dans ce premier labyrinthe.

Traduction © Denisa Ispas, 2011

La première élégie

A Dédale,
le premier de la fameuse famille
d’artistes, les dédalides

I

Il commence avec soi et finit
avec soi.
Nulle aura ne l’annonce, nulle
queue de comète de le suit.
De lui ne traverse vers l’extérieur
rien ; c’est pour cela qu’il  n’a pas de visage
ni de forme. Il ressemblerait en quelque sorte
à la sphère,
qui a le plus de chair
recouverte de la plus serrée des peaux
qu’il y a. Mais il n’a même pas
autant de peau que la sphère.
Il est le dedans – absolu,
et,
bien que sans bords, il est profondément
limité.
Mais à voir on ne le voit pas.
Il n’est pas suivi par l’histoire
de ses propres mouvements, comme
le signe du fer à cheval suit
fidèlement
les chevaux…

II

Il n’a même pas de présent,
bien que ce soit difficile à imaginer
comment ça, il n’en a pas.
Il est le dedans absolu,
l’intérieur du point, plus resserré
en soi que le point même.

III

Il ne se heurte à personne
et à rien, parce que
il n’a rien à offrir au dehors
par quoi il pourrait se heurter.

IV

Ici je dors, entouré de lui.
Tout est l’inverse de tout.
Mais il ne s’y oppose pas, et
d’autant moins le nie :
Dit Non seulement celui
qui connaît le Oui.
Cependant que lui, qui sait tout,
à Non et à Oui il a les feuilles arrachées.
Et je ne suis pas seul à dormir ici,
mais l’entière file des hommes
dont je porte le nom.
La file des hommes me peuplent
un épaule. La file de femmes
un autre.
Et ils n’ont même pas de place. Ils sont
les plumes que l’on ne voit pas.
Je bats des ailes et je dors –
ici,
le dedans absolu,
qui commence avec soi,
non annoncé par aucune aura,
non suivi par aucune queue
de comète.

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Teas for two

Grand amourDans la série des thés aux noms romantiques, j’ai essayé le Grand amour de chez Teatower (oui, comme toujours). Un thé noir aux notes exotiques, il présente à sec un parfum fruité très sucré, qui s’enrichit après infusion. D’une belle couleur ambrée, il met en avant la mangue, très présente, qui enveloppe un coeur gourmand d’orange et raisins. Enfin, un arrière-goût d’églantier ajoute une note délicate d’acidité, qui équilibre le trop sucré des autres fruits. Un moment de douceur qui vaut bien son 3/5.

Coup de foudre

On a comme un déjà-vu quand on voit les ingrédients de ce thé dont le nom n’est pas très loin de celui du thé précédent. A croire que pour Teatower, amour rime avec le ménage-à-trois de l’orange,  de l’églantier et de l’hibiscus – qui d’ailleurs sont très discrets dans ce mélange, peut-être à l’exception de l’orange qui se met un peu en avant. Cependant, l’ajout de la violette rend ce thé noir délicieusement parfumé, un vrai coup de foudre, qui porte mieux son nom que “Grand amour”. (4/5)

L’invitation

Comme vous le voyez, logique comme je suis, je prends les thés dans l’ordre inverse, au lieu de commencer par l’invitation qui mènerait au coup de foudre et finirait en grand amour. M’enfin, je m’en rends compte qu’en arrivant à la fin de l’article, alors soyez indulgents.

Contrairement aux deux précédents, c’est un mélange à base de thé vert et donc plus délicat en goût. A sec, des morceaux d’abricot dégagent un parfum gourmand et entêtant, rehaussé par la fraîcheur du thé. Après infusion, le goût s’épanouit et se développe, découvrant la douceur du coeur en chocolat blanc, qui se marie en toute simplicité avec le goût ensoleillé de l’abricot. Un thé d’une douce couleur dorée pour rêver aux jours d’été ou, pour rester dans la lignée romantique, aux premiers frissons amoureux. (5/5)

Les photos appartiennent à Teatower.com.

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